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Pratiques de « bien-être » et vigilance éthique - Marion Genaivre

Published onJun 05, 2020
Pratiques de « bien-être » et vigilance éthique - Marion Genaivre
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Marion Genaivre

Marion Genaivre est tombée très jeune dans la marmite de la philosophie. Après sa licence, elle joue les prolongations en obtenant deux masters de recherche à l’université Paris 1 Panthéon Sorbonne. Convaincue que sens et action ne font qu’un, et concernée par le rôle des organisations dans la société, elle choisit d’interrompre sa recherche universitaire pour se lancer en philosophie appliquée. Après son Master Ethires, elle rejoint Deloitte Conseil où elle collabore aux travaux du département Risk Advisory sur le risque de réputation et la démarche éthique en entreprise. En 2013, elle cofonde Thae avec Flora Bernard. Au gré des accompagnements menés avec les clients de l’agence, elle développe et anime une réflexion sur plus de 70 thèmes. Elle fait partie du jury du Master Ethires et intervient dans différents cercles (IFACI, CID, HEC). Personnellement liée à l’Asie, elle se passionne pour la philosophie japonaise et la pensée chinoise, qu’elle aime proposer comme ouverture à ses clients.

Résumé de l’intervention 

Pour Marion Genaivre, bouddhiste depuis l’adolescence, la méditation n’est pas une pratique de bien-être, mais une pratique spirituelle, un rituel relevant de la foi. 

En tant que philosophe, Marion Genaivre a tout d’abord interrogé les termes de la question posée pour cette soirée. : “Est-il sage d'être bien ?”. Cette tournure est inattendue “Est-il bien d'être sage ?” serait une question plus classique en philosophie. Dans le choix des mots, la notion d’”être bien” a un contour sémantique plus net que celle de “bien-être”. “Être bien” peut s’entendre de deux façons : “se sentir bien” ou “être quelqu'un de bien”, donnant ainsi au moins deux directions possibles.

« Se sentir bien » renvoie à la version bio-esthétique du bien, soit un état d’apaisement et d’auto-appréciation de soi-même dans un temps donné à la faveur de certaines pratiques, souvent autocentrées. Ces pratiques de recentrage permettent de prendre conscience de son intégrité en tant qu’individu grâce à des techniques de détente et de ressourcement. Néanmoins, il est difficile d'associer la notion de “bien-être” telle qu’elle est employée de nos jours et celle du Bien en histoire de la philosophie. On retrouve dans la notion de bien-être aujourd’hui différentes activités telles qu'aller au spa, pratiquer du yoga, la sophrologie, la mindfulness, etc. Celles-ci sont éloignées de la version éthique du bien être décrite par exemple par “les techniques de soi” de Michel Foucault. Ces dernières renvoient à la “vie bonne” des Grecs : cultiver la volonté de vivre selon la partie la plus noble qui est en soi (cf. Ethique à Nicomaque d'Aristote) grâce à des exercices favorisant une posture éthique. Michel Foucault passe ainsi du “bien être” au “bien vivre”, un mode de gouvernement de soi-même.

Pour Michel Foucault : « Les techniques de soi sont un mode de gouvernement de soi permettant aux individus d’effectuer seul ou avec d’autres un certain nombre d’opérations sur leur corps et leur âme, leur pensée, leur conduite, leur mode d’être pour qu’ils puissent se transformer afin d’atteindre un certain état de bonheur, de pureté, de sagesse, de perfection ou d’immortalité»1. On voit comment Michel Foucault passe de l’éthique à la spiritualité.

Avec ces concepts posés, Marion Genaivre demande si le “bien-être”, tel qu’il est considéré actuellement, peut être une version édulcorée de la “vie bonne”. Sortir du spa fait-il de nous un meilleur être humain ? Si, à priori, une meilleure connaissance de soi nous permettrait de devenir un meilleur être humain, les pratiques actuelles de “bien être” n’offrent pas de passage vers l’éthique. Ni vers la spiritualité, alors que la presse de magazines psycho en est pleine de références (« devenir plus conscient », « faire place au sacré », « est-on spirituel ? », « retour au féminin sacré », « place au sacré », « ouvrir son cœur », « l'animal totem »... ). Tout est bon pour prendre soin de soi, se faire du bien et éviter le psy. 

Aujourd’hui souffle un vent de spiritualité païenne mâtiné de syncrétisme sur un public en quête d’une forme de néo-spiritualité. Dans ce contexte, n’est-on pas en train de faire du « bien-être » autre chose que ce qu’il est ? Le problème n’est pas que les individus se fassent du bien mais qu’on leur fasse croire que ces techniques de bien-être, faciles d'accès, ont une fonction éthique ou spirituelle, alors même que la pensée occidentale les a vidées de leur vocation et de leur fondement philosophique (comme le yoga de nos jours). Le bien-être assumé, les techniques de détente, le pilates, sont temporaires. Il semble important que le bien-être soit pris pour ce qu’il est, c’est-à-dire un ensemble de techniques de détente et de ressourcement temporaires et superficiels (en opposition à “profond”, sans aucune connotation négative). Laisser croire que le bien-être a des vertus ou des prétentions spirituelles serait un dévoiement. 

Marion Genaivre revient pour cela sur la notion même de spiritualité, qui peut se définir comme une expérience quotidienne de la transcendance dans l’immanence. La transcendance est un mouvement de verticalité. C’est se sentir relié à plus grand que soi, tandis que l’immanence, de l’ordre de l’horizontalité, ne requiert pas de croyance particulière. C’est ce dont nous pouvons faire communément l’expérience. Mais la spiritualité n’en est pas moins une expérience quotidienne. Par exemple, pour Marion Genaivre en tant que bouddhiste, cela se traduit par la foi et la prière. L’individu spirituel est nécessairement relié à l’Autre en lui, qui le dépasse et le finalise. C’est ce qui distingue le cheminement spirituel de la voie laïque pour Marion. La méditation laïque est une technique de retour à soi alors que la prière religieuse est une voie de retour à l’Autre en soi. 

Avec ces éléments en tête, est-il sage d’être bien notamment dans le cadre de l’entreprise ? Si la sagesse renvoie à de l’amoralité, car la sagesse n’a rien à voir avec la morale, l’être-bien implique un risque d’instrumentalisation possible. Michel Foucault, par les concepts de biopolitique et de gouvernementalité a montré ainsi qu’il était possible de gouverner la population en gouvernant les corps.

Ainsi la question “Est-il sage d’être bien” pose une autre question, qui relève de la vigilance éthique au sein des organisations actuelles, et que l’on pourrait traduire par : dans l’entreprise, une pratique du bien-être est-elle un soutien vertueux ou un moyen détourné d’entretenir ma performance dans la négation reconduite de mes véritables besoins et valeurs ?

Ainsi Marion Genaivre nous invite à nous poser les questions suivantes : quelle est la place de ces pratiques ? À quoi servent-elles ? Quels intérêts servent-elles ?

3 éléments marquants:

  • Être bien renvoie à deux champs notionnels : la bio-esthétique et l’éthique.

  • Le bien-être aujourd’hui s’accompagne d’une néo-spiritualité qui ferait passer ces pratiques pour plus que ce qu’elles ne sont, soit des techniques de détente temporaires.

  • Le bien-être peut être instrumentalisé pour répondre à des besoins de performance notamment au sein des entreprises, ce qui amène une vigilance éthique à cultiver.

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